Un peu kitsch tout ça, mais ces anciens savaient y faire !
LAMARTINE
ADIEUX À LA POÉSIE
Il est une heure de silence Où la solitude est sans voix, Où tout dort, même l'Espérance ; Où nul zéphyr ne se balance Sous l'ombre immobile des bois ; Il est un âge où de la lyre L'âme aussi semble s'endormir, Où du poétique délire Le souffle harmonieux expire Dans le sein qu'il faisait frémir. L'oiseau qui charme le bocage, Hélas ! ne chante pas toujours ; À midi, caché sous l'ombrage, Il n'enchante de son ramage Que l'aube et le déclin des jours. Adieu donc, adieu, voici l'heure, Lyre aux soupirs mélodieux ! En vain à la main qui t'effleure Ta fibre encor répond et pleure : Voici l'heure de nos adieux. Reçois cette larme rebelle Que mes yeux ne peuvent cacher. Combien sur ta corde fidèle Mon âme, hélas ! en versa-t-elle, Que tes soupirs n'ont pu sécher ! Sur cette terre infortunée, Où tous les yeux versent des pleurs, Toujours de cyprès couronnée, La lyre ne nous fut donnée Que pour endormir nos douleurs. Tout ce qui chante ne répète Que des regrets ou des désirs, Du bonheur la corde est muette, De Philomèle et du poète Les plus doux chants sont des soupirs : Dans l'ombre, auprès d'un mausolée, Ô lyre ! tu suivis mes pas, Et des doux festins exilée Jamais ta voix ne s'est mêlée Aux chants des heureux d'ici-bas. Pendue aux saules de la rive, Libre comme l'oiseau des bois, On n'a point vu ma main craintive T'attacher comme une captive Aux portes des palais des rois. Des partis l'haleine glacée Ne t'inspira pas tour à tour ; Aussi chaste que la pensée, Nul souffle ne t'a caressée, Excepté celui de l'Amour. En quelque lieu qu'un sort sévère Fît plier mon front sous ses lois, Grâce à toi, mon âme étrangère A trouvé partout sur la terre Un céleste écho de sa voix. Aux monts d'où le jour semble éclore, Quand je t'emportais avec moi Pour louer celui que j'adore, Le premier rayon de l'aurore Ne se réveillait qu'après toi. Au bruit des flots et des cordages, Aux feux livides des éclairs, Tu jetais des accords sauvages, Et comme l'oiseau des orages Tu rasais l'écume des mers. Celle dont le regard m'enchaîne À tes soupirs mêlait sa voix, Et souvent ses tresses d'ébène Frissonnaient sous ma molle haleine, Comme tes cordes sous mes doigts. ………………………… Peut-être à moi, lyre chérie, Un jour tu pourras revenir, Quand, de songes divins suivie, La mort approche, et que la vie S'éloigne comme un souvenir. Dans cette seconde jeunesse Qu'un doux oubli rend aux humains, Souvent l'homme, dans sa tristesse, Sur toi se penche et te caresse, Et tu résonnes sous ses mains. Ce vent qui sur nos âmes passe Souffle à l'aurore, ou souffle tard ; Il aime à jouer avec grâce Dans les cheveux qu'un myrte enlace, Ou dans la barbe du vieillard. En vain une neige glacée D'Homère ombrageait le menton ; Et le rayon de la pensée Rendait la lumière éclipsée Aux yeux aveugles de Milton : Autour d'eux voltigeaient encore L'amour, l'illusion, l'espoir, Comme l'insecte amant de Flore, Dont les ailes semblent éclore Aux tardives lueurs du soir. Peut-être ainsi !… mais avant l'âge Où tu reviens nous visiter, Flottant de rivage en rivage, J'aurai péri dans un naufrage, Loin des cieux que je vais quitter. Depuis longtemps ma voix plaintive Sera couverte par les flots, Et, comme l'algue fugitive, Sur quelque sable de la rive La vague aura roulé mes os. Mais toi, lyre mélodieuse, Surnageant sur les flots amers, Des cygnes la troupe envieuse Suivra ta trace harmonieuse Sur l'abîme roulant des mers.
LAUTREAMONT
Les Chants de Maldoror
Pour construire mécaniquement la cervelle d’un conte somnifère, il ne suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses renouvelées l’intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue ; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre ingénieusement dans l’impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu’il soit nécessaire, pour arriver au but que l’on se propose, d’inventer une poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues ; mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de l’esthétique, si l’on y réfléchit bien), cela n’est pas aussi facile qu’on le pense : voilà ce que je voulais dire. C’est pourquoi je ferai tous mes efforts pour y parvenir ! Si la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l’écrasement lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire : « Il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé. Que n’aurait-il pas fait, s’il eût pu vivre davantage ! c’est le meilleur professeur d’hypnotisme que je connaisse ! » On gravera ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes seront satisfaits ! – Je continue ! Il y avait une queue de poisson qui remuait au fond d’un trou, à côté d’une botte éculée. Il n’était pas naturel de se demander : « Où est le poisson ? Je ne vois que la queue qui remue. » Car, puisque, précisément, l’on avouait implicitement ne pas apercevoir le poisson, c’est qu’en réalité il n’y était pas. La pluie avait laissé quelques gouttes d’eau au fond de cet entonnoir, creusé dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis qu’elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il retira du puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps perdu, si elle annonçait au Créateur l’impuissance de son mandataire à dominer les vagues en fureur de la mer maldororienne. Il lui prêta deux ailes d’albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle s’envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l’espion, et, avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du poisson d’une flèche envenimée. Le gosier de l’espion poussa une faible exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre. Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d’un château, se releva de toute sa hauteur, en bondissant sur ellemême, et demanda vengeance à grands cris. Mais le Tout- Puissant, changé en rhinocéros, lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s’apaisa, alla se placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les araignées effarou– chées, afin qu’elles continuassent, comme par le passé, à tisser leur toile à ses coins. L’homme aux lèvres de soufre apprit la faiblesse de son alliée ; c’est pourquoi, il commanda au fou couronné de brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre sévère. « Puisque, d’après vous, le moment est venu, s’écria-t-il, j’ai été reprendre l’anneau que j’avais enterré sous la pierre, et je l’ai attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet. » Et il présenta une corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur. Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il répondit qu’ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement, si c’était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l’inquiétude, quand Aghone ajouta qu’il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et s’écrier, en battant ses ailes d’un mouvement frénétique : « Il n’y a pas si loin qu’on le pense depuis la rue de la Paix jusqu’à la place du Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable ! » Le crabe tourteau, monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de l’écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l’asile du premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort auguste. Il espérait l’atteindre, pour lui demander des secours pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l’aide de mon silence glacial, qu’il n’arriva pas à temps, pour leur raconter ce que lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l’échafaudage voisin d’une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore empreint de l’humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l’horizon de sa pensée s’élargir confusément en cercles concentriques, à l’apparition matinale du rythmique pétrissage d’un sac icosaèdre, contre son parapet calcaire ! Avant qu’il stimule leur compassion, par le souvenir de cet épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l’espoir… Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d’une bonne volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête surmontée d’un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d’un bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se prononce Mervyn. Comme il est changé ! Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. Ils sont arrivés dans l’enceinte circulaire de la place Vendôme. Sur l’entablement de la colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu’à terre, à quelques pas d’Aghone. Avec de l’habitude, on fait vite une chose ; mais, je puis dire que celui-ci n’employa pas beaucoup de temps pour attacher les pieds de Mervyn à l’extrémité de la corde. Le rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n’eut même pas la satisfaction d’entreprendre le combat. L’individu, qui examinait les alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour où avait commencé ce qu’il croyait être la folie de son fils et la mère, qu’on avait appelée la fille de neige, à cause de son extrême pâleur, portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile soin. La balle troua sa peau, comme une vrille ; l’on aurait pu croire, avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s’était introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S’il n’était pas bien prouvé qu’il ne fût trop bon pour une de ses créatures, je plaindrais l’homme de la colonne ! celui-ci, d’un coup sec de poignet, ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande d’immortelles, qui réunit deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front. Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n’était pas un point fixe. Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d’ellipses superposées, une grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié hauteur de l’obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la main droite, à l’adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme, dans un plan parallèle à l’axe de la colonne, et ramasse, de la main gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds. La fronde siffle dans l’espace ; le corps de Mervyn la suit partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne, indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu’à l’autre bout, qu’il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à tort à une barre d’acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en se tenant à la rampe par une main. Cette manoeuvre a pour effet de changer le plan primitif de la révolution du câble, et d’augmenter sa force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques. L’angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux ! Le bras du renégat et l’instrument meurtrier sont confondus dans l’unité linéaire, comme les éléments atomistiques d’un rayon de lumière pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me permettent de parler ainsi ; hélas ! on sait qu’une force, ajoutée à une autre force, engendre une résultante composée des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur de l’athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? Le corsaire aux cheveux d’or, brusquement et en même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une comète traînant après elle sa queue flamboyante. L’anneau de fer du noeud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter soi-même l’illusion. Dans le parcours de sa parabole, le condamné à mort fend l’atmosphère jusqu’à la rive gauche, la dépasse en vertu de la force d’impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis, la paroi supérieure de l’immense coupole. C’est sur sa superficie sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme, qu’on voit, à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu. Quand le vent le balance, l’on raconte que les étudiants du quartier Latin, dans la crainte d’un pareil sort, font une courte prière : ce sont des bruits insignifiants auxquels on n’est point tenu de croire, et propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré l’attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces immortelles dont je vous ai parlé, et qu’une lutte inégale, engagée près du nouvel Opéra, vit détacher d’un piédestal grandiose. Il n’en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n’y reçoivent plus l’expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire : allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.
FIN DU SIXIÈME CHANT
RIMBAUD
Soleil et chair
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus ! – Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles ! Au grand jour fatigué de briser des idoles Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux, Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux ! L’Idéal, la pensée invincible, éternelle, Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle, Montera, montera, brûlera sous son front ! Et quand tu le verras sonder tout l’horizon, Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte, Tu viendras lui donner la Rédemption sainte ! – Splendide, radieuse, au sein des grandes mers Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers L’Amour infini dans un infini sourire ! Le Monde vibrera comme une immense lyre Dans le frémissement d’un immense baiser ! – Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser. ô ! L’Homme a relevé sa tête libre et fière ! Et le rayon soudain de la beauté première Fait palpiter le dieu dans l’autel de la chair ! Heureux du bien présent, pâle du mal souffert, L’Homme veut tout sonder – et savoir ! La Pensée, La cavale longtemps, si longtemps oppressée S’élance de son front ! Elle saura Pourquoi ! ... Qu’elle bondisse libre, et l’Homme aura la Foi ! – Pourquoi l’azur muet et l’espace insondable ? Pourquoi les astres d’or fourmillant comme un sable ? Si l’on montait toujours, que verrait-on là-haut ? Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau De mondes cheminant dans l’horreur de l’espace ? Et tous ces mondes-là, que l’éther vaste embrasse, vibrent-ils aux accents d’une éternelle voix ? – Et l’Homme, peut-il voir ? peut-il dire : Je crois ? La voix de la pensée est-elle plus qu’un rêve ? Si l’homme naît si tôt, si la vie est si brève, D’où vient-il ? Sombre-t-il dans l’Océan profond Des Germes, des Foetus, des Embryons, au fond De l’immense Creuset d’où la Mère-Nature Le ressuscitera, vivante créature, Pour aimer dans la rose, et croître dans les blés ? ... Nous ne pouvons savoir ! – Nous sommes accablés D’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères ! Singes d’hommes tombés de la vulve des mères, Notre pâle raison nous cache l’infini ! Nous voulons regarder : – le Doute nous punit ! Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile... – Et l’horizon s’enfuit d’une fuite éternelle ! ... Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts Devant l’Homme, debout, qui croise ses bras forts Dans l’immense splendeur de la riche nature ! Il chante... et le bois chante, et le fleuve murmure Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour ! ... – C’est la Rédemption ! c’est l’amour ! c’est l’amour ! ...
MALLARMÉ
BRISE MARINE
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux ! Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend Et ni la jeune femme allaitant son enfant. Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l'ancre pour une exotique nature ! Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs ! Et, peut−être, les mâts, invitant les orages Sont−ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots... Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
LECONTE DE LISLE
LE SOMMEIL DE LEÏLAH
Ni bruits d' aile, ni sons d' eau vive, ni murmures ; la cendre du soleil nage sur l' herbe en fleur, et de son bec furtif le bengali siffleur boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres. Dans le verger royal où rougissent les mûres, sous le ciel clair qui brûle et n' a plus de couleur, Leïlah, languissante et rose de chaleur, Ni bruits d' aile, ni sons d' eau vive, ni murmures ; la cendre du soleil nage sur l' herbe en fleur, et de son bec furtif le bengali siffleur boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres. Dans le verger royal où rougissent les mûres, sous le ciel clair qui brûle et n' a plus de couleur, Leïlah, languissante et rose de chaleur, clôt ses yeux aux longs cils à l' ombre des ramures. Son front ceint de rubis presse son bras charmant ; l' ambre de son pied nu colore doucement le treillis emperlé de l' étroite babouche. Elle rit et sommeille et songe au bien−aimé, telle qu' un fruit de pourpre, ardent et parfumé, qui rafraîchit le cœur en altérant la bouche.
HEREDIA
ÉPIGRAMME FUNERAIRE
Ici gît, Étranger, la verte sauterelle Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé, Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle. Elle s'est tue, hélas ! la lyre naturelle, La muse des guérets, des sillons et du blé ; De peur que son léger sommeil ne soit troublé, Ah ! passe vite, ami, ne pèse point sur elle. C'est là. Blanche, au milieu d'une touffe de thym, Sa pierre funéraire est fraîchement posée. Que d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin ! Des larmes d'un enfant sa tombe est arrosée, Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin Une libation de gouttes de rosée.
BAUDELAIRE
LE BEAU NAVIRE
Je veux te raconter, ô molle enchanteresse ! Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ; Je veux te peindre ta beauté, Où l’enfance s’allie à la maturité. Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large, Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ; D’un air placide et triomphant Tu passes ton chemin, majestueuse enfant. Je veux te raconter, ô molle enchanteresse ! Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ; Je veux te peindre ta beauté, Où l’enfance s’allie à la maturité. Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire, Ta gorge triomphante est une belle armoire Dont les panneaux bombés et clairs Comme les boucliers accrochent des éclairs, Boucliers provoquants, armés de pointes roses ! Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses, De vins, de parfums, de liqueurs Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs ! Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large, Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent, Tourmentent les désirs obscurs et les agacent, Comme deux sorcières qui font Tourner un philtre noir dans un vase profond. Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules, Sont des boas luisants les solides émules, Faits pour serrer obstinément, Comme pour l’imprimer dans ton coeur, ton amant. Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ; D’un air placide et triomphant Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
APOLLINAIRE
LES CLOCHES
Mon beau tzigane mon amant Écoute les cloches qui sonnent Nous nous aimions éperdument Croyant n'être vus de personne Mais nous étions bien mal cachés Toutes les cloches à la ronde Nous ont vus du haut des clochers Et le disent à tout le monde Demain Cyprien et Henri Marie Ursule et Catherine La boulangère et son mari Et puis Gertrude ma cousine Souriront quand je passerai Je ne saurai plus où me mettre Tu seras loin Je pleurerai J'en mourrai peut-être
Nerval
NERVAL
EL DESDICHADO
Je suis le ténébreux, − le veuf − l'inconsolé, Le prince d'Aquitaine à la tour abolie : Ma seule étoile est morte, − et mon luth constellé Porte le soleil noir de la Mélancolie. Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé, Rends−moi le Pausilippe et la mer d'Italie, La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé, Et la treille où le pampre à la rose s'allie. Suis−je Amour ou Phébus ? ... Lusignan ou Biron ? Mon front est rouge encor du baiser de la reine ; J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène... Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron : Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée Les soupirs de la sainte et les cris de là fée.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire